L’hypothermie thérapeutique ou comment tromper la mort par le froid


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“L’hypothermie thérapeutique ou comment tromper la mort par le froid” par le Docteur Erard de Hemricourt. Connaissez-vous l’histoire étonnante d’Anna Bågenholm ? Non ? Vous devriez !

Cette personne a vécu une histoire bien singulière. Alors qu’elle était étudiante en médecine en Norvège, Anna profitait de ses moments de repos pour s’entraîner au ski, réelle passion pour cette jeune fille sportive. À l’occasion d’une sortie en groupe en mai 1999, Anna, alors âgée de 29 ans, s’aventura avec ses amis sur des pistes non balisées. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait du hors-piste mais ce jour-là, sa destinée devait prendre une tout autre tournure. En effet, à l’occasion d’une descente, Anna fit une chute importante et tomba au fond d’une ravine bordée d’un petit lac gelé. Sous l’impact de la chute, la partie supérieure de son corps se retrouva coincée dans l’eau glacée du lac, la tête restant immergée sous la glace. Seule la partie inférieure de son corps dépassait le relief glacé de l’eau. Rapidement ses amis, eux aussi étudiants en médecine, avertirent les secours et tentèrent d’arracher le corps d’Anna à l’emprise de l’eau glacée. Mais malgré les efforts multiples et répétés, la partie supérieure du tronc d’Anna restait irrémédiablement coincée sous la glace. Les minutes s’écoulaient et le désespoir gagnait peu à peu tout le cercle d’amis. En tant qu’étudiants en médecine, tous savaient que chaque seconde supplémentaire passée dans l’eau froide rapprochait Anna d’une mort inéluctable. En temps normal, après 5 à 10 minutes d’anoxie (manque d’oxygénation), les cellules du cerveau commencent à mourir.


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Grâce à l’aide de secouristes appelés en renfort, le corps sans vie d’Anna fut extirpé de l’eau glacée 45 minutes après sa chute. La température de son corps n’était plus que de 13° Celsius ! Rapidement et malgré le désespoir, les premiers gestes de réanimation cardio-respiratoire furent entamés. Tous attendaient désespérément l’arrivée de l’hélicoptère qui avait été rappelé en renfort. Ce n’est qu’après 45 longues et pénibles minutes additionnelles que l’hélicoptère de secours se posa près du lac. Pendant tout ce laps de temps et malgré les manœuvres incessantes de réanimation, le corps d’Anna demeurait sans vie. Trois heures après la chute, en état de mort apparente, Anna arriva à l’hôpital de Tromso où elle fut prise en charge par le Dr Mads Guilbert, un expert en réanimation après hypothermie. Une circulation extra-corporelle fut rapidement mise en place et son corps progressivement et très lentement réchauffé. Après quelques minutes et contre toute attente, le cœur d’Anna commença à montrer quelques signes épars d’activité électrique irrégulière. C’était le bon signal, le signal que tout le monde attendait. Tout n’était pas perdu.

Après plusieurs semaines passées en réanimation, revalidation et rééducation, Anna sortit finalement de l’hôpital et put terminer ses études de médecine. Plus de dix ans après cette épreuve, Anna Bågenholm travaille en tant que radiologue à l’hôpital de Norvège du Nord et ne garde que quelques petites séquelles de discrète atteinte motrice de ses mains.

Aussi étonnante que puisse paraître cette histoire, Anna n’est pas l’exception. Déjà à l’époque napoléonienne, le Dr Larrey mentionnait les effets thérapeutiques bénéfiques de l’effet du froid sur l’organisme. Il aura cependant fallu attendre la fin du XXe siècle pour que la science et la médecine plus particulièrement s’intéressent de plus près aux avantages de l’hypothermie dans certaines conditions médicales bien précises. Après avoir relevé les cas d’hypothermie accidentelle lors de noyades ou de chutes en montagne, les chercheurs ont commencé à investiguer les effets de la réduction de température chez certains animaux. En même temps, grâce aux progrès de la technologie et surtout de l’imagerie médicale, les définitions de la mort clinique, la mort cérébrale ou simplement de l’arrêt cardiaque ont évolué progressivement repoussant toujours plus loin les limites de la vie.

Une des premières études sérieuses et statistiquement significatives a été publiée par une équipe de médecins autrichiens dans la fameuse revue médicale New England Journal of Medicine en 2002. Cette étude menée par les docteurs Holzer et Herz a montré très clairement les effets bénéfiques du refroidissement chez les patients victimes d’arrêt cardiaque. Dans le groupe de patients refroidis de seulement quelques degrés (32 à 34°C) directement après l’arrêt cardiaque, 55% des patients présentaient une bonne récupération cérébrale. Ce pourcentage n’était que de 39% pour le groupe contrôle n’ayant pas bénéficié de l’hypothermie. De plus, la mortalité à six mois pour le groupe avec hypothermie était de 41% alors qu’elle était de 55% pour le groupe contrôle.

Cette étude ne portait pas sur un nombre important de patients (137 et 136 patients respectivement) mais son impact fut considérable puisque ce sera en grande partie cette publication qui poussera l’Association de Cardiologie américaine à publier à partir de 2005 de nouvelles recommandations préconisant le refroidissement thérapeutique chez le patient comateux ayant survécu à l’arrêt cardiaque. Actuellement, de plus en plus d’hôpitaux américains et européens recommandent de refroidir d’emblée le patient que ce soit après la survenue d’un arrêt cardiaque, en cas d’accident vasculaire cérébral ou de lésions cérébrales traumatiques. Grâce à l’hypothermie thérapeutique, les médecins peuvent gagner quelques minutes à dizaines de minutes supplémentaires qui seront précieuses pour évacuer la victime et la placer par exemple dans un environnement médical approprié pour la réanimation. L’action du froid sur le cerveau reste à ce jour peu claire et plusieurs pistes ont été imaginées : parmi les pistes évoquées citons le ralentissement du métabolisme cérébral, la diminution de l’utilisation de l’oxygène, la réduction de la production de neurotransmetteurs excitants et de radicaux libres dans les cellules en anoxie, un abaissement du taux de production d’acide lactique. Le froid empêcherait également l’enclenchement du suicide cellulaire (apoptose) dans certaines cellules et éviterait la survenue de dégâts oxydatifs au sein des mitochondries qui représentent les centrales énergétiques à proprement parler des cellules.

L’être humain reste un organisme bien mystérieux résultant de millions d’années d’évolution. En cherchant bien, on trouve encore chez l’homme quelques reliquats de l’adaptation de l’animal au milieu aquatique. Cette adaptation porte le nom de réflexe d’immersion. Lorsque le corps humain est placé dans une eau dont la température ne dépasse pas les 17°C, il va s’adapter à l’hypothermie par une série de mécanismes physiologiques : tout d’abord, on assiste d’emblée à un ralentissement de la fréquence cardiaque de 20 à 25%, ensuite on observe une redistribution du sang des extrémités vers les organes centraux (vasoconstriction périphérique) et finalement dans certaines conditions comme lors de la plongée sous-marine, les alvéoles pulmonaires vont se remplir de liquide, plus précisément de plasma sanguin afin de contrecarrer l’augmentation de la pression extérieure et l’écrasement de la cage thoracique. Ce phénomène bien connu des plongeurs de l’extrême porte le nom de blood shift


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