La médecine devient-elle trop complexe ?



Albert Einstein by Oren Jack Turner, Princeton, N.J. (domaine public)

« La médecine devient-elle trop complexe ? » par le Docteur Erard de Hemricourt. Connaissez-vous l’histoire de l’éléphant et des aveugles ? Probablement pas.

Il en existe plusieurs versions mais pour faire simple, on pourrait la résumer ainsi : dans l’Inde ancienne, un groupe d’aveugles décida d’aller à la rencontre d’un éléphant pour voir de quoi il s’agissait. N’ayant aucune connaissance préalable de cet animal, chacun se positionna tout autour de lui et commença à le palper. Le premier des aveugles toucha l’une des pattes et dit : « c’est un arbre ! ». Le second, touchant la queue de l’animal déclara qu’il s’agissait d’une corde. Le troisième s’approcha finalement de la trompe et dit doctement qu’il ne s’agissait ni d’un arbre ni d’une corde. Et ainsi de suite.

Finalement, après examen minutieux de l’animal, aucun des aveugles ne tomba d’accord sur ce qu’était en réalité un éléphant. On pourrait utiliser cette fable pour illustrer notre perception de la science et plus particulièrement de la médecine moderne. Car depuis quelques années, on assiste à une complexification de celle-ci qui nous empêche, nous les spécialistes du corps médical, de disposer d’une vision globale, holistique en la matière.

Il est très difficile voire impossible de tout connaître et le morcellement des spécialités médicales en sous-spécialités en est le reflet flagrant. Déjà aujourd’hui et encore plus demain, on trouvera des spécialistes de la rétine, de la cornée ou du cristallin. De même, un radiologue excellera en neuroradiologie et sera beaucoup moins bon en radiologie orthopédique.

La médecine évoluant tellement vite, on estime que 50 % des connaissances acquises préalablement devront être (complètement ou partiellement) revues au bout d’une période de 10 ans.

Pour illustrer cela, prenons un exemple concret, celui de la mucoviscidose. Cette maladie, découverte en tant que telle au début du XXe siècle découle d’une anomalie d’un gène appelé CFTR. Ce gène a été découvert en 1989. Depuis lors, beaucoup d’eau est passée sous les ponts de la biologie moléculaire et de la génétique puisqu’à l’heure actuelle, on ne distingue pas moins de 1 500 mutations différentes qui peuvent perturber la lecture de ce gène et induire la maladie.

Grâce aux progrès de la biotechnologie, une compagnie s’apprête à commercialiser très prochainement un nouveau composé, le VX-770 qui devrait dans un premier temps soulager les patients et peut-être les conduire vers une stabilisation de leur maladie.

Depuis le début du XXIe siècle et le séquençage complet du génome humain, on entend parler de génomique, de transcriptome, de protéinome, de métabolome, etc… Ces mots barbares sont l’arbre qui cache la forêt puisqu’il s’agit d’une véritable révolution qui s’approche à pas feutrés dans notre univers de tous les jours.

À l’avenir, on pourrait ne plus parler de diabète de type I ou II mais de diabète provoqué ou associé à une certaine mutation génétique. À l’heure actuelle, les scientifiques ont déjà identifié plus de 40 variants génétiques pouvant mener au diabète de type I et une quarantaine d’autres anomalies génétiques répertoriées dans le déclenchement du diabète de type II.

Et cela ne va pas s’arrêter en si bon chemin puisqu’on estime que seul 4-6 % de notre patrimoine génétique possède une fonction d’encodage protéique bien identifiée. Le reste (les Américains l’appellent junk-DNA ou ADN poubelle) possède une action de contrôle ou autre non encore clairement identifiée.

Les années à venir seront passionnantes mais certes difficiles puisque notre conception de la médecine va être modifiée fondamentalement. Et loin de contrarier Albert Einstein qui pensait que pour qu’une théorie (en physique) soit exacte, elle se doit d’être belle et simple, les choses n’iront pas vraiment dans le sens de la simplification.

Qu’il s’agisse de recherche en cellules souches (induites ou non), de découvertes dans le domaine de l’ingénierie tissulaire en passant par les progrès dans l’impression 3D d’organes, nous assisterons à la mutation de notre médecine en une forme beaucoup plus précise, plus proactive et plus efficace. La complexification médicale en est le prix. Le jeu en vaut la chandelle.

Docteur Erard de Hemricourt pour News Santé ©2011 – Tous droits réservés