Le cancer est-il intelligent ou idiot ?



« Le cancer est-il intelligent ou idiot ? » par le Docteur Erard de Hemricourt. Alors qu’il aura fallu plus de dix ans et plus de 3 milliards de dollars pour décrypter le premier génome humain il y a de cela à peine une dizaine d’années, grâce aux progrès de la technologie il ne suffit actuellement ‘plus que’ de quelques dizaines de milliers de dollars et de quelques jours pour faire de même.

En raison des progrès extrêmement rapides dans la technique du séquençage génétique, les scientifiques parviennent aujourd’hui à réaliser des prouesses qui relevaient de la science-fiction il y a à peine 15 ans. Et grâce à la masse d’informations qui nous parvient chaque jour, on comprend de mieux en mieux le fonctionnement des cellules normales mais également celui des cellules cancéreuses. Et le cheminement qui conduit à la transformation d’une cellule normale en une cellule cancéreuse est souvent assez chaotique.

Depuis quelques années, les chercheurs de tout bord se sont donné une nouvelle mission, celle de pouvoir lire en entier le matériel génétique non pas d’un individu mais du cancer.

Le cancer est une maladie complexe qui nécessite la présence de mutations génétiques spécifiques. Or, non seulement les mutations génétiques semblent se faire au hasard au sein du noyau cellulaire, soit en raison du vieillissement cellulaire soit en contact avec certaines substances toxiques promotrices, mais elles semblent également dépendre d’un type de cellule donné.

Ainsi, une mutation classiquement rencontrée dans le cancer du sein ne se retrouvera pas forcément dans certaines lignées leucémiques. C’est justement toute cette information génétique enfouie au sein de la cellule tumorale, toute la complexité de ces mutations qui commence à se révéler petit à petit au fil des progrès scientifiques.

Cela reste, on l’a dit, très complexe et même si on s’auto-satisfait lors de chaque découverte importante dans ce domaine, on reste encore très loin du compte devant l’ampleur du travail qu’il reste à réaliser et il y a fort à parier que notre compréhension du cancer et les traitements dont nous disposerons dans une vingtaine-trentaine d’années seront totalement différents de ceux dont nous disposons actuellement.

Depuis une dizaine d’années, l’avancée des connaissances dans la biologie du cancer a permis d’élaborer une nouvelle forme de traitement que l’on peut aisément qualifier d’intelligent, de ciblé ou de personnalisé. Cette approche thérapeutique moléculaire a déjà fait parler d’elle avec par exemple le Gleevec® dans la leucémie myéloïde chronique ou l’Herceptine® pour certaines formes du cancer du sein.

Cependant, tout n’est pas si rose car d’autres approches dites ciblées se sont révélées beaucoup moins enthousiasmantes avec des taux de réussite beaucoup plus bas (Tarceva® dans le cancer du pancréas par exemple). Et pourtant, il s’agit ici aussi de molécules ciblées, dirigées vers des protéines mutées nécessaires pour l’élaboration du processus tumoral.

Alors, pourquoi cette différence ? Pourquoi dans un cas obtenons-nous un taux de guérison dépassant les 80 voire les 90 % et dans d’autres cas, ce chiffre dépasse à peine les 10 ou 20 % ? Comme l’a dit le Dr Georges Sledge à l’occasion de l’ASCO (réunion annuelle de la Société de Cancérologie Clinique Américaine) qui se tient actuellement à Chicago, cette différence pourrait s’expliquer par la complexité des mutations et le nombre de mutations nécessaires pour produire la cellule cancéreuse.

Au plus la complexité serait importante, au plus la cellule serait intelligente dans le sens où elle serait la résultante de très nombreuses mutations génétiques accumulées au long cours ce qui lui octroierait la capacité à se soustraire facilement à nos traitements ciblés. À l’inverse, au plus la complexité serait faible (par exemple avec une seule mutation), au plus la cellule cancéreuse serait ‘idiote’ et succomberait assez facilement à nos médicaments à l’instar du Gleevec® .

Cette remarque est essentielle car dans l’esprit de bon nombre d’individus, un cancer est un cancer. Or cela reste très loin de la vérité puisqu’un cancer n’est pas semblable à un autre. Et même si l’on regarde au microscope deux cellules cancéreuses de prime abord identiques provenant d’un même organe mais prélevées chez deux malades différents, on serait surpris de voir le peu de ressemblance génétique entre chacune des cellules étudiées.

D’après le Dr Sledge, le chaos génomique est à la base même des tumeurs dites intelligentes, celles qui sont si difficiles à éradiquer. Pourquoi cette difficulté ? Tout simplement parce qu’il n’y a pas une seule balle magique à découvrir. Il est nécessaire de cibler l’ensemble des mutations en cause et donc un seul médicament innovant ne suffit pas.

Par ailleurs, certaines cellules cancéreuses peuvent devenir de plus en plus instables sur le plan génétique au cours de leur existence et conduire à des cellules plus agressives que celles de départ, des cellules qui seraient devenues capables de produire par exemple des métastases.

Ainsi, un traitement ciblé vers une tumeur particulière devra tenir compte non seulement de ou des anomalies de la cellule princeps mais également de celles qui sont survenues en cours de route et qui provoqueront in fine la mort du patient.

Docteur Erard de Hemricourt pour News Santé ©2011 – Tous droits réservés