Jus de pamplemousse et médicaments : attention aux interactions !



« Jus de pamplemousse et médicaments : attention aux interactions ! » par le Docteur Erard de Hemricourt. Peut-être ne le savez-vous pas, mais notre société consomme de plus en plus de médicaments. On parle même de surconsommation tellement le mot est faible. La France ayant même le privilège d’être en tête du classement européen des pays consommateurs de médicaments.

Évidemment, il ne faut pas être stakhanoviste et faire un procès d’intention aux pilules miracles car c’est en partie grâce à elles que nous pouvons traiter nos affections aiguës et chroniques ce qui se traduit par une augmentation de plus en plus importante de l’espérance de vie des individus âgés et surtout une assez bonne qualité de vie qui reste présente malgré le grand âge.

Ceci dit, il n’est pas rare de rencontrer certains patients ‘consommant’ allègrement multitude de médicaments. Une quantité telle qu’une feuille normale ne serait pas suffisante pour tous les énumérer. Et s’il est du devoir du médecin de contrôler ces médicaments et surtout leurs interactions entre eux, cela n’est pas toujours évident.

Ainsi, pour prendre un exemple concret, recevoir en consultation des patients prenant trois voire quatre antihypertenseurs n’est pas si rare. Or dans ce cas de figure, il est essentiel de garder en tête qu’au plus le nombre de médicaments augmente, au plus le risque d’interactions et d’effets secondaires devient prégnant.

Et cela, très peu de patients y font attention et trop peu de médecins y prennent garde soit par manque de connaissance soit par manque de temps. En effet, si l’on calcule en moyenne (hypothèse réductrice) une dizaine d’effets secondaires et d’interactions médicamenteuses par molécule, faites le compte !

Il est un élément encore beaucoup moins connu de la part du public : c’est le risque d’interaction potentielle entre certains types de médicaments et la nourriture. Et là, c’est carrément le désert. Très peu de recommandations.

Or, depuis plusieurs années, de plus en plus d’études en pharmacologie sont disponibles qui viennent souligner les différentes interactions et le risque de sous- ou de surdosage des molécules thérapeutiques.

Nous ne ferons pas ici le classement de tous les composés alimentaires qui peuvent avoir une action sur notre organisme, tout d’abord parce qu’il faudrait y passer un sacré bout de temps et d’autre part parce que nous en apprenons tous les jours plus et que nos connaissances d’aujourd’hui risquent d’être très rapidement dépassées demain.

Il existe toutefois un aliment de consommation courante qui pourrait à lui seul résumer toute l’importance du problème nourriture-médicaments : le jus de pamplemousse. Un grand nombre de personnes consomment ce jus de fruit en raison des qualités nutritives de ce fruit (surtout vitamines) ainsi que le goût particulier. Or boire du jus de pamplemousse n’est pas si anodin que cela, surtout si l’on reçoit en parallèle certains médicaments.

Le pamplemousse (et également d’autres agrumes) contient certaines substances présentes dans la pulpe et la chair du fruit qui vont interagir avec plusieurs protéines de notre organisme. Ces protéines sont les enzymes de la famille des cytochromes et ce sont ces molécules qui vont avoir le délicat rôle de contrôler, d’activer ou d’inhiber l’absorption et la dégradation de certains composés toxiques au sein de notre corps.

Il existe plusieurs types de cytochromes : les deux principales qui nous intéressent sont le cytochrome P450-3A4 (CYP3A4) et le cytochrome P450-1A2 (CYP1A2). L’une est majoritairement située le long de la muqueuse intestinale (CYP3A4) et l’autre se trouve au sein de notre foie (CYP1A2). Et si vous pensiez que la complexité s’arrêtait ici. Que nenni !

En raison d’un polymorphisme génétique, certains individus présentent de petites modifications de ces protéines qui les rendent soit plus actives soit moins fonctionnelles. Il n’est donc pas possible à l’heure actuelle, en routine clinique, de déterminer qui parmi les patients, présente des variations génétiques qui les rendront plus fragiles par rapport aux composants du pamplemousse.

Pour revenir à ce fruit, on y trouve une série de composés tels que, excusez du nom barbare, furanocoumarines, flavonoïdes, sesquiterpènes,… Et en fonction du fruit consommé (pamplemousse, pomélo, orange, citron), on rencontrera des variations plus ou moins importantes parmi toutes les molécules précitées, ceci expliquant l’action différente des différents fruits sur notre corps.

Sans rentrer trop dans les détails, il faut savoir que les composants du jus de pamplemousse (et des autres agrumes également) vont pouvoir moduler la CYP3A4 qui peut être considérée comme une porte d’entrée importante au niveau de la barrière intestinale pour certains médicaments. Et donc en fonction de l’activation (surtout) ou de l’inhibition (dans une moindre mesure) de cette enzyme, on observera une concentration beaucoup plus ou moins importante pour une même dose de médicament prise.

De même, les substances agissant au niveau du foie sur l’enzyme CYP1A2 pourront activer ou inhiber cette enzyme entraînant soit un surdosage soit un sous-dosage des composés médicamenteux. Ce mécanisme reste très complexe et surtout se fait au cas par cas puisque certaines molécules d’une même famille médicamenteuse seront concernées et pas les autres. C’est le cas pour certaines statines (médicaments anti-cholestérol) comme la simvastatine, la lovastatine et l’atorvastatine. Les autres statines n’étant que peu ou pas concernées.

Globalement, ces mécanismes peuvent toucher toutes les classes médicamenteuses qui subissent un passage enzymatique obligé via la voie du CYP3A4 et/ou du CYP1A2 (et d’autres enzymes également). Il en existe une liste exhaustive disponible sur certains sites francophones et anglophones mais sachez que quasi toutes les classes médicamenteuses peuvent être concernées : les antihypertenseurs, les anticholestérols, les anticoagulants et même certains médicaments anticancéreux (Herceptine).

Et pour les irréductibles du jus de pamplemousse, ils pourront toujours différer dans le temps la prise du médicament (le matin par exemple) et l’ingurgitation du jus de pamplemousse (l’après-midi).

Docteur Erard de Hemricourt pour News Santé ©2011 – Tous droits réservés
Crédit photo : Own work – Creative Commons

Laisser un commentaire